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monument aux morts rarecourt renauxLe monument aux morts de Rarécourt (près de l'église)

 

Un "monument aux morts" est un édifice érigé par une commune pour honorer la mémoire de ses concitoyens morts aux combats.

Les premiers monuments aux morts apparaissent en France à l'issue de la guerre de 1870-1871 mais la grande majorité des communes s'en dotent à la suite de la première Guerre Mondiale. Il faut rappeler que 9,7 millions de soldats français sont morts entre 1914 et 1918 et que la quasi totalité des familles du pays y ont perdu un ou plusieurs proches. Les communes participaient ainsi au travail de deuil de la population.

L'inscription d'un nom sur les plaques commémoratives se justifie dès lors que le défunt est domicilié en dernier lieu dans la commune et décédé pendant une guerre ou pendant des opérations assimilées à des campagnes de guerre. Il est alors titulaire de la mention "mort pour la France".

Le projet et la construction du monument aux morts

Une circulaire datée du 15 septembre 1920 provenant de la préfecture de la Meuse rappelle aux maires des communes du département que l'érection d'un monument aux morts est soumis à l'approbation du Président de la Répulbique. En amont, les communes doivent fournir à la préfecture un dossier du projet contenant:

"1°) Délibération du conseil municipal décidant de l'érection (en double exemplaire)

2°) Croquis du monument et indication de son emplacement (cimetière ou voie publique)

3°) Devis estimatif de la dépense

4°) Note indicant les voies et moyens (crédit inscrit au budget municipal, souscription publique, subvention de l'Etat)

5°) S'il s'agit d'un monument élevé dans le cimetière, l'engagement du Conseil Municipal d'acquitter la part revenant aux pauvres ou la délibération du Bureau de Bienfaisance renonçant à la percevoir." 

Dans les archives municipales, le souhait d'édifier un monument aux morts en commémoration des enfants de Rarécourt morts pour la France est mentionné pour la première fois dans une délibération du 6 juillet 1919.

C'est dans le rapport de la séance du Conseil Municipal du 26 septembre 1920, qu'on peut lire que les premières démarches ont été effectuées. En effet, il est rapporté que le maire M. Sertlet a pris contact avec M. Renaux, sculpteur à Verdun. Le premier projet était destiné à être érigé dans le cimetière, route d'Auzéville pour un budget de 5.000 francs.

Un devis réalisé par B. Renaux, marbrier à Verdun est rédigé le 18 juillet 1920 pour la réalisation "d'un monument commémoratif à élever aux enfants de la Commune de Rarécourt morts pour la France". Le monument comprend une "statue [en] ronde-bosse grandeur nature à exécuter en pierre de Savonnières" et des "plaques [en] marbre où seront gravés douze noms de soldats." Le monument sera élevé cette fois, à l'emplacement de "l'ancien cimetière de la commune".

monument aux morts CP memorialgenwebLe devis comprend un "supplément pour [la réalisation de] marches, limons, bordures [comprenant les] fondations en maçonnerie, à exécuter en pierre d'Euville". Il se monte alors à 120.700 francs dont 1.500 seront subventionnés par le Ministère de l'Intérieur.

La délibération du 27 janvier 1921 explique que "revenant sur sa décision première de placer le monument dans le cimetière actuel [le Conseil Municipal] décide, pour des raisons d'esthétique et de place, qu'il sera érigé dans l'ancien cimetière, face à la place publique".

Le Conseil Municipal se réunit en session extraordinaire le 26 septembre 1920 pour voter l'acceptation du devis et le procès verbal est approuvé par le préfet le 25 juin 1921.

Le 11 juin 1921, la commune reçoit l'approbation présidentielle pour l'érection du monument.

Un contrat est établi entre la commune et B. Renaux le 31 août 1922, lequel mentionne que le monument doit être achevé pour le 1er novembre de cette même année en vue certainement de la commémoration des morts pour le lendemain de la Toussaint. Le marbrier respectera les délais puisque le procès verbal de réception de l'ouvrage est signé le 11 novembre 1922.

Les matériaux de construction

La "pierre de Savonnières" ou "calcaire oolithique vacuolaire du Jurassique" est toujours exploitée dans les carrières des alentours de Savonnières-en-Perthois dans le Sud de la Meuse à 13km de Saint Dizier.

Cette pierre offre différents tons de beige. Elle est réputée pour sa tenue au gel et sa facilité de taille. Elle est utilisée aussi bien en construction qu'en restauration de bâtiment mais aussi pour les ornements et la sculpture.

Les origines de l'exploitation de la pierre de Savonnières remontent au Haut Moyen Age voire peut être à l'époque Gallo-Romaine mais sa dimension "industrielle" commence dans les années 1850.

Elle a servi à bâtir la plupart des façades Renaissance de la Ville Haute de Bar le Duc. Elle est présente dans de nombreux édifices à Nancy, Châlons-en-Champagne et Vitry-le-François. Elle est entrée également dans la construction de la Gare de l'Est à Paris et de divers autres ouvrages à Lille, Roubaix, Bruxelles, Anvers... jusqu'en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse et au Danemark.

Autrefois, près d'une centaine de carrières étaient exploitées à ciel ouvert ou bien en souterrain. Certaines carrières souterraines ont été reconverties en champignonnière. L'ancienne carrière de Rinval située sur la commune de Brauvillers est vistalbe grâce aux efforts de l'association Les Amis de la Pierre.

Deux carrières à ciel ouvert sont toujours exploitées et appartiennet à la société ROCAMAT qui commercialise la pierre de Savonnières.

La "pierre d'Euville" est un calcaire de couleur beige rosé provenant des environs de Commercy.

Elle est utilisée surtout en construction et peut l'être en statuaire mais elle reste un peu dure à travailler.

Exploitée au moins depuis le troisième quart du 16e siècle, son emploi reste, dans un premier temps, cantonnée à la Lorraine.

La pierre d'Euville a été employée dans la construction de la Basilique Saint Nicolas de Port, du Pont de Toul, des vasques de la place Stanislas, de différents palais et monuments de Nancy.

A partir de 1840, l'exploitation se développe grâce notamment aux poyens de transport accrus par les constructions du canal de la Marne au Rhin et du chemin de fer reliant Paris à Strasbourg.

D'autre part, entre 1852 et 1870, Paris est en pleine mutation par l'intervention du Baron Haussmann qui en revoit totalement l'urbanisme. Cette reconstruction nécessite des matières premières. Ainsi la pierre d'Euville entre dans la construction de nombreux soubassements des immeubles haussmanniens mais aussi du Pont-Neuf, du Palais Garnier, de l'Hôtel de Ville, du Louvre, de la Sorbonne, du Grand Palais, des galeries du Métro...

Elle est utilisée même de l'autre côté de l'Atlantique puisqu'elle entre dans la construction de la Gare Centrale et du Metropolitan Museum de New York.

Créé en 2008, le Mémorial Charles de Gaulles à Colombey-les-deux-églises en Haute Marne est réalisé en pierre d'Euville.

Aujourd'hui il est possible de découvrir l'histoire de la carrière grâce à circuit de la pierre. Il ne faut pas manquer d'aller voir la Mairie d'Euville de style Art Nouveau et évidemment construit en pierre locale. 

Le marbrier-sculpteur

article bulletin meusien 23 05 1920 BNFBenjamin RENAUX est né à Vacherauville en 1870 et mort en 1951. Il est le fils de Pierre-François Renaux (1836-1925) qui lui transmet son affaire de sculpteur et de marbrier.

Pierre-François Renaux est l'auteur de plusieurs monuments funéraires dans le verdunois et le nord meusien dont certains sont repertoriés à l'inventaire des Monuments Historiques.

Son atelier se situait route d'Etain à Verdun près du cimetière communal (photo ci-dessous).maison renaux verdun

Au lendemain de la Grande Guerre, les besoins de sépultures et de monuments aux morts se développèrent considérablement. Aussi Benjamin Renaux a investi dans la publicité dans les journaux locaux mais aussi dans les quotidiens de la capitale tels que "Le Matin" ou "Le Petit Parisien". Cette stratégie de communication lui a peut être permis de toucher une clientèle parisienne soucieuse de donner une sépulture à leurs proches décédés sur le front.

Benjamin Renaux a exécuté deux monuments aux morts similaires à celui de Rarécourt pour les communes de Damvillers (photo de droite) et de Montzéville (photo de gauche). Le monument de Montzéville n'est pas signé contrairement à celui de Damvillers qui a été inauguré par le président Raymond Poincaré le 9 septembre 1923.

monument aux morts montzéville renauxmonument aux morts damvillers

En Argonne, il a réalisé et signé les monuments aux morts de Brocourt-en-Argonne (photo à gauche) et d'Auzéville-en-Argonne (photo à droite).

monument aux morts brocourt renauxmonument aux morts auzeville renaux

Les monuments aux morts de Remoiville et de Grémilly ont été exécutés par B Renaux mais ornés de statues en bronze réalisées par d'autres artistes. Celui de Remoiville est signé par Eugène BENET. Le monuments de Gremilly est par ailleurs classé à l'inventaire des Monuments Historiques.monument aux morts recicourt renaux

En collaboration avec des architectes, il a créé les monuments aux morts de Récicourt (photo ci-contre) et des villages détruites de Fleury-devant-Douaumont et de Douaumont.

D'autres monuments sont le fruit de son travail associé à des architectes et d'autres sculpteurs tels celui de Bras-sur-Meuse et des villages détruits de Bezonvaux et d'Ornes mais également le monument à la mémoire d'André Maginot à Fleury-devant-Douaumont.

Il a sans doute réalisé bien d'autres monuments qui n'ont pas été signés car on apprend par le "Bulletin Meusien" de février 1927, que la commune d'Azannes lui a commandé son monument aux morts. Or ce dernier ne porte aucune signature et possède d'ailleurs une forme similaire à celui de Rarécourt avec une sculpture différente.

monument aux morts azannes renauxLes monuments de Dugny-sur-Meuse, de Braquis et de Malancourt ont une structure et une statuaire semblable à celui d'Azannes (photo ci-contre). On peut donc en déduire qu'ils sont du même sculpteur. Celui-ci représenta une figure allégorique de la "France honorant ses morts".

Outre les monuments aux morts, il réalisa également l'autel de l'église de Maucourt-sur-Orne et probablement aussi le tombeau de Charlotte Darrigade à Belleville-sur-Meuse et ceux d'Eugène Lecourtier et d'Alfred Antoine à Ville-devant-Chaumont. Ceux-ci sont tous les trois classés à l'inventaire des Monuments Historiques.

Description et analyse

Les monuments aux morts les plus courants des communes françaises se composent en général d'un obélisque à base large, souvent en granit, monté sur un socle. Le monument est orné d'une plame et parfois d'une croix s'il se trouve dans un cimetière ou à proximité d'une église.

L'obélisque est une pierre dressée souvent de grande taille à base carrée ou rectangulaire et s'amincissant vers le sommet. les premiers obélisques apparaissent dans l'Egypte Antique à partir du 23e siècle avant Jésus-Chrsit. Symbolisant un roayon de soleil, ils se retrouvent souvent par paire à l'entrée des temples. Ils fascinèrent déjà les empereurs romains sous l'Antiquité mais leur succès repris de l'ampleur du 19e siècle au moment où l'Egypte en offrit certains aux grandes capitales du monde. c'est ainsi que Paris fut doté de l'obélisque dressée sur la place de la Concorde.

A cette période, la campagne d'Egypte de Napoléon (1798-1801) lance un phénomène de mode orientalisant: c'est "l'égyptomanie". les obélisques envahissent ainsi les cimetières. On peut en voir de nombreux exemples au cimetière du Père Lachaise à Paris.

Le monument aux morts de Rarécourt présente un obélisque flanqué de deux parties basses. Une sculpture placée sur un piédestal devant l'obélique, représente un "poilu" ou soldat français de la Première Guerre Mondiale.

Un petit rappel sur l'origine de ce surnom: contrairement à une idée répandue, les soldats n'étaient pas ainsi nommés à cause du manque d'hygiène dans les tranchées. Le poil était alors considéré comme un signe de virilité et de force donc "poilu" désigne plutôt un homme courageux. On trouve ce terme chez Molière au 17e siècle, il est passé ensuite dans le langage familier.

Le soldat est probablement revêtu de la tenue du soldat français de l'automne 1915. Plusieurs éléments peuvent nous aider à dater son costume.

monument aux morts rarecourt detail3Il porte le casque Adrian 1er type qui entre en fonction à partir de l'été 1915. Avant les soldats n'avaient pour protection qu'une calotte métallique placée sous ou sur leur képi. Or ayant constaté un nombre important de soldats blessés par des éclats de shrapnells ou de balles, le haut commandement décida la création d'un casque de tranchée.

Le personnage porte un casque sans cimier (pièce métallique allongée rivetée sur le dessus du casque) avec la jugulaire ramenée au-dessus de la visière. L'absence de cimier est une erreur historique de la part de l'artiste. Chaque casque possédait sur le devant un "attribut" ou symbole qui servait à identifier l'appartenance d'un soldat à une arme ou à un service. Celui du monument aux morts est assez difficile à déchiffrer car très érodé mais il semblerait que ce soit l'insigne de l'infanterie: une grenade ornée des initiales RF.

Le manteau ou "capote" dite "capote modèle Poiret" est portée par les soldats français à partir de décembre 1914. Il en existe plusieurs modèles, celui porté par le personnage possède une boutonnière simple et des poches de hanches. Les poches de hanche ont été ajoutées à partir d'août 1915 car les soldats avaient besoin de garder sur eux un maximum de munition. A partir de l'automne 1916, les capotes à boutonnières double apparaissent. Elles servaient à mieux protéger la poitrine et le ventre car la tuberculose faisait des ravages parmi les troupes.

Par contre le sculpteur a omis de faire figurer l'insigne que les soldats portaient sur le col et permettant d'identifier le corps d'armée auquel il appartenait.

La majorité des monuments aux morts représente le "poilu" en tenue des années 1917-1918 avec son casque et la capote à double boutonnage.monument aux morts remoiville detail

Cette représentation est assez classique pour l'époque. Le sculpteur toulousain Etienne CAMUS (1867-1955) en a réalisé un modèle destiné à être coulé en fonte. Le "poilu au repos" de Camus figure sur au moins 417 monuments aux morts français. On le retrouve dans plusieurs communes de la Meuse notamment à Géville (Jouy-sous-les-Côtes), Neuville-lès-Vaucouleurs et Pagny-La-Blanche-Côte. En effet la fonderie de Tusey à Vaucouleurs était une des trois fonderies nationales habilitées à couler cette oeuvre.

Un autre modèle très populaire fut le "poilu victorieux" (photo ci-contre) du sculpteur Eugène BENET (1863-1942) qui sera édité par la fameuse fonderie Durenne de Paris. Cette représentation orne environ 160 monuments aux morts dans toute la France y compris le monument de Remoiville en Meuse réalisé par Renaux.

monument aux morts rarecourt detail2Le "poilu" du monument aux morts de Rarécourt porte sur la poitrine une Croix de Guerre assez érodée et dont on ne voit pas le ruban. Instituée par la loi du 8 avril 1915, cette décoration était destinée à récompenser la valeur militaire. Elle est la décoration la plus fréquemment attribuée puisqu'au 1er mars 1920, on dénombrait 2.055.000 citations à la Croix de Guerre. Elle n'est plus décernées après le 18 octobre 1921.

Cette distinction pouvait être conférés aux militaires français et étrangers ayant reçu une citation individuelle pour fait de guerre, aux civils et de manière collective à des unités militaires ou encore à des villes et villages martyrs.

La capote est maintenue à la taille par une ceinture à laquelle est attachée deux cartouchières: une dans le dos du personnage et une autre couverte par son bras gauche.

Le fusil est en grande partie pasqué puisque caché sous la capote du soldat. Son identification est donc problématique. On peut avancer qu'il s'agirait d'un fusil dit "Lebel" sans baïonnette dont la sangle est visible au pied du soldat.

monument aux morts rarecourt detail1Autour du mollet on peut voir des bandes molletières. Ces bandes en drap de laine remplacent les jambières à partir de l'automne 1914.

Les chaussures ou "brodequins" ressemblent au modèle réglementaire de l'année 1915.

monument aux morts rarecourt detail4On peut noter la présence de branchage mêlant des feuilles de chêne et des glands au niveau des pieds du soldat. Le chêne est un arbre sacré dès l'Antiquité Grecque. La civilisation celte le vénérait également. Sous la Rome Antique, une couronne de feuilles de chêne était accordée à ceux qui avait sauvé la vie d'un citoyen en ayant tué son agresseur. Très répandu en forêt d'Argonne et caractéristique par son port majestueux, il est un symbole de bravoure et de force.

Documentations: Marc KLEIN - Documentations additionnelles, texte et photographies: Marianne AMORY